« La nuit, cette femme à barbe »

Comme la nuit est propice aux rencontres étranges, au coin d’une rue, sur le quai d’un métro ou dans un bus noctambule. Somnambules jetés du lit tout habillés, muses aux portes rarement closes, souaffards oubliés des heures de pointe, rigolards plus vraiment drôles, inoportunes bouillottes de bancs de métro…

La Dame noire recouvre les villes et les campagnes de son large manteau étoilé et veille sur les couettes endormies, les draps de soie enlacés et les polochons tombés sous les batailles, dans des chambres assoupies.

La nuit, les choses changent et se déguisent: les arbres étirent des membres fantomatiques, montrent des visages effrayants et fixent de leurs milliers de yeux jaunes, une faune grouillante qui, soudain, s’éveille et jacasse à n’en plus finir. Une rue inconnue vient de naître sous vos pas tout comme cet un immeuble qui n’a rien à faire là. La Belle n’hésite pas à tout travestir pour brouiller les pistes et rit en secret de voir cette fourmilière en perte de repères.

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C’est le moment idéal que choisissent les adeptes du « double-je », les abonnés de la braguette toujours ouverte, les folles chemises en sueur, les jambes en noces, pour être de sortie. Âmes en proie au délirium trop mince des vaporeuses goudronnées, prisonnières d’un degré 40 pur malt à whisky, zigzagant en solitaire, en pair, ou en meute vulgaire.

Des odeurs confuses piquent les petites narines délicates. L’agitation souterraine quotidienne libère, une fois la nuit venue, ses effluves diverses. Partout se diffuse le parfum de la broyeuse à chair humaine. Une pluie en sanglots dissout le sol de la marche amère du veilleur de jour. Et des sous-bois profonds exhalent leurs haleines d’humus et de terre.

Tout semble plus tranquille.

Alors, quand un bruit échappe à la vigilance de la Tour de garde, il retentit comme un coup de tonnerre, un hurlemement terrible, une déchirure. Là, un chat errant râle devant son maigre repas, ici, un badaud commente bruyamment le spectacle son et lumière de la grande Diva, là-bas, un passant pressé et stressé enrage d’avoir manqué ce satané bus de fin du jour… Mais, ce sont aussi les milliards de chuchotis tombés dans des oreilles tendues, des messes basses coquines à l’abri derrière des mains habiles, des engueulades fatiguées qui peuplent la nuit d’un murmure sourd et persistant.

Et, dans certaines maisons aux volets couche-tard, des flûtes grisées trinquent et des sourires béats galopent sur les murs, des sons langoureux tapissent de ouate rose les tympans ou des harmonies caverneuses réveillent les tabourets qui s’ennuyaient, des pages virvoltent et racontent des histoires pour de faux dans des univers pour de vrais et des robes de chambre pudiques s’abandonnent à des pyjamas tirés à quatre épingles…

Bientôt, la Divine scintillante tirera sa révérence.

Bientôt sonnera le matin…

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