• Accueil
  • > Archives pour janvier 2009

Archive pour janvier 2009

Les boîtes avec des boîtes à l’intérieur

Jeudi 15 janvier 2009

Il y a quelques jours,  je repensais à toutes les « activités artistiques et littéraires » par lesquelles je suis passée pour me trouver ou trouver ma voie(x.) Je suis arrivée à une conclusion un peu triste que je me permets de vous livrer:

 

J’ai fait de la danse pour apprendre la légèreté,

J’ai rencontré dans une glace cruelle et indifférente le pâle reflet  de mon âme serrée dans un costume mal ajusté,

Senti des milliards d’yeux sur mes fesses molles, mes jambes surdimensionnées et le trou dans le creux dans mon bide,

Et résonnent encore à mes oreilles les coups de pieds sans grâce sur des sols innocents.

 

J’ai voulu apprendre le chant pour parler aux anges

Je n’ai reçu que notes, rigueur, apprentissages fastidieux et cours froids dans des espaces glacés

Et je me suis entretenue, en vain, avec un professeur sourd, pas prêt à partager ses secrets.

 

J’ai fait de la lecture à voix haute pour savourer la langue de ma naissance,

Je me suis heurtée aux virgules, aux espaces invisibles à repérer, aux phrases sans arrêts, aux , au bégaiement idiot de mes yeux sur des mots sans intérêt,

J’ai découvert avec déception que ma langue m’était étrangère.

 

J’ai raconté de belles histoires écrites par d’autres que je voulais partager,

J’ai connu l’angoisse et la solitude car,  jugée comme un être bizarre,  j’effrayais,

Et j’ai souffert d’user d’un langage bien cadré pour parler de ce qui me submergeait.

 

J’ai commencé le Slam pour pouvoir gagner le droit de parler, d’écouter et être entendue,

Mais, je me tais quand je veux dire, admirer, respecter, encourager. Je parle quand on me dit de lire, je lis quand on me dit de dire et je prends des notes pour plus tard.

J’attends qu’arrive la sérénité.

La vie est une boîte avec d’autres boîtes à l’intérieur dissimulant  d’autres boîtes qui ouvrent sur d’autres boîtes. Seuls les emballages changent. Partout, je me sens étrangère, partout, il manque quelque chose qui pourrait me retenir, partout il manque une place pour moi, où m’installer à l’aise et croître dans l’amour. Partout, la place est déjà prise, partout il faut la reconquérir. Je n’attends pas qu’on m’attende, je n’attends pas qu’on me prépare un lit. Je cherche juste la boîte ni trop petite ni trop grande dans laquelle je pourrais m’épanouir et  inviter qui veut à partager

mon sort.

Faut-il créer sa boîte et s’inscrire dans les pages jaunes pour être trouvée ? Faut-il entrer dans n’importe quelle boîte et à force de s’imposer, en changer ?

Il faut changer les boîtes, déformer les boîtes, élargir les boîtes, casser les boîtes…

Avec les débris de papier, de verre, de carton, de plastique, d’or… en fabriquer d’autres  en carton, en bois, en peau, en écorce d’arbres, avec de l’eau, de la terre, des feuilles, des déchets, faire des boîtes personnalisées pour un monde éclaté, éclaté comme une boîte ouverte.

Il faut ouvrir les boîtes existantes et dessiner les contours des boîtes inexistantes.

J’ai choisi le dessin, l’écriture, la peinture, la musique, l’amour pour fabriquer une boîte. Pour l’instant, elle est  toute petite, j’ai bien du mal à respirer à l’intérieur, mais je continue à la construire. Déjà, certains côtés s’élèvent et je sens que je respire mieux.

Seule dans ma boîte  je médite à la manière de construire une boîte aux dimensions infinies qui embrasserait l’espace d’autres boîtes, qui remplirait et viderait en même temps les boîtes étriquées, les boîtes cabossées, les boîtes rigides, les boîtes moqueuses, les boîtes cyniques, les boîtes féroces, les boîtes cruelles et égoïstes, les boîtes éternellement fermées sur elles-mêmes, les boîtes à serrures multiples qu’on désespère de comprendre, les boîtes malades, les boîtes en imitation skaï, les boîtes à secrets d’état, les boîtes maternelles, les boîtes à papas, les boîtes sans argent, les boîtes à boîtes…..

Avec de l’eau et de l’encre dans un gobelet en plastique,  je construis une boîte à voyager dans les rêves.

 

signature emma.jpg

Le prix Baobab pour « La nuit du visiteur » de B. Jacques, auteur pour la Jeunesse

Jeudi 15 janvier 2009

 

http://poezibao.typepad.com/photos/uncategorized/grisel_chat_.jpg http://www.litteraturedejeunesse.cfwb.be/fileadmin/templates/sgll/res/images_publication/jacques_benoit.jpg

Connaissez-vous Benoît Jacques? C’est un auteur de livres pour la Jeunesse qui a la particularité d’auto-éditer une grande partie de ses livres, il réalise  notamment des livres précieux et des flip-books très sympas et occupe une place singulière dans l’édition jeunesse.

Il a également travaillé pour certains éditeurs comme Albin Michel ou L’école des loisirs.

 

http://www.decitre.fr/gi/72/9782226143372FS.gif

Cliquez sur le roman pour accéder à son site

 

J’avais beaucoup aimé Je te tiens, un beau livre en noir et blanc qui avait été offert à tous les enfants de crèches de la Seine-Saint-Denis il y a quelques années. Il mettait en scène deux personnages, un petit malin et un gros pas très intelligent et un peu méchant qui jouaient à « Je te tiens ». Vous savez le jeu où deux enfants l’un en face de l’autre se tiennent par le menton en chantant « je te tiens, tu me tiens par la barbichette… » le but du jeu étant de ne surtout pas rire. Dans l’histoire, le gros et le petit finissent par en venir… aux mains… C’est jubilatoire (non je n’encourage pas la violence, mais quand même, on se marre bien !)

http://www.lignevive.fr/photo2/93.jpg

(Cliquez sur les bonshommes pour lire une critique de cet album)

 

Cette année, le dernier album de Benoît Jacques, La nuit du visiteur, a reçu le prix Baobab du Salon du livre et de la presse de jeunesse de Montreuil, une véritable consécration. Et c’est bien mérité, cet album illustré en trichromie est un vrai régal pour les yeux, les oreilles, les yeux et les oreilles… Il raconte en rimes, comment une grand-mère sourde comme un pot (on se demande d’ailleurs si elle ne le fait pas un peu exprès) aura raison d’un loup venu la dévorer (on connait la chanson.) Notre loup aura beau user et abuser de ruses rhétoriques et de déguisements, il se cassera les dents contre le « mur de la surdité »…

v6911.jpg

On rit de l’air faussement niais de la Grand-mère. On apprécie les différentes métamorphoses graphiques du loup. On y voit peut-être un passage en revue de diverses créatures de cauchemars(symboliques?)On apprécie le choix et l’alternance du blanc, du rouge et du noir, qui dynamise un récit à priori plus long que ‘ »la normale ». On remarque aussi le jeu de cadrages en inversion qui fait monter la tension et participe à la dramatisation de l’histoire. Et surtout, on s’amuse comme des fous à lire l’histoire à haute voix car on peut enfin hurler, chuchoter, jouer avec sa voix et les mots… Mais là, je vous en ai trop dit…

Ecoutez ici  Benoît Jacques parler de son livre et de son travail…

Et le titre ? La nuit du visiteur ferait-elle écho au film La nuit du chasseur, récit sombre et cruel dans lequel R. Mitchum, en chasseur implacable, traque deux petits fuyards pendant toute une nuit… (Je vais mener l’enquête.)

 

Feuilletez-le en bibliothèque, zieutez-le à la Fnac, lisez-le par dessus l’épaule de quelqu’un dans le métro, mais surtout laissez votre curiosité partir à la découverte de ce délicieux album !

signature emma.jpg

 

Rencontres: écritures voyageuses

Dimanche 4 janvier 2009

Pendant une dizaine de jours, j’ai pris les même lignes de métro et de RER pour me rendre à une formation en banlieue parisienne. Prendre les transports à 7h00, à 7h30 ou à 8h00, c’est participer aux flux abrutissants de voyageurs. J’ai rencontré les mêmes visages pendants plusieurs jours. Des visages qui m’ont certainement reconnue. Pas de liens entre nous pour autant. Une chose m’a frappée: le nombre toujours grandissant des dormeurs. J’ai voulu en parler…

 

« Blanc puis bleu »

Trois agents de la RATP s’amènent. Blanc puis bleu.

Le vagabond avec toute sa vie autour de lui se retient au Selecta. Debout dans son pantalon trop large, il fait face  aux visages aux yeux mouillés. Des traînées par centaines, des traînées sales laissées  par le temps passé la face contre terre, lui font des rides irrégulières sur son visage au teint de vieux papier journal. Ses mains  zébrées de lignes fines décrivent un destin compliqué. Mais cette main est fière. Quand il s’explique, il les agite et on voit leurs ongles jaunes et noirs. Les mots qui viennent jusqu’à ses lèvres sortent en pluie, en torrent, en cascade. Il veut qu’on sache qui il est, pourquoi il est là et où il va avec ses dix-huit sacs et ses trois manteaux de laine, qu’il porte les uns sur les autres.

Il se fout d’être sale, il ne connait pas la « propreté » de Paris. Il est le ventre- égout de Paris. L’odeur de sa peau est celle des trains qui passent par dizaine à la minute, des papiers gras des sandwichs jetés dans la poubelle près de laquelle il s’est couché et du vomi que répand le voisin clochard les nuits d’orgies. La femme en bleu blanc, essaie de garder sa compassion en respirant par la bouche.

La vermine, il la côtoie tous les jours. La vermine s’est posée près de sa couche. Partout des rats gros comme des chats; des milliers de cafards grouillent et font dans son sac comme un rembourrage mouvant, dans ses pulls les amis cloportes, toujours là, en avance pour ramasser les restes. Le vagabond ne sait s’ils attendent qu’il passe l’arme à gauche, peut-être sent-il déjà la mort? Il se demande lesquels des puces, des poux ou des vers le becquetteront en premier et ça le fait rire, toutes ses bestioles qui s’affolent sur son corps le soir.

Le cacher, les hommes de la RATP aimeraient le cacher, lui, le vagabond du métro qui pue et qui se marre, la gueule ouverte. Ca fait longtemps que sa fierté s’est faite la malle. Les regards des agents assermentés (de ça, il n’en est pas certain) glissent sur lui comme l’eau qu’on lui jette avec pitié pour qu’il se lave. Mais,il ne saurait par où commencer pour retrouver une figure humaine.

Tout est calme, le blanc-bleu fait place au bleu outremer, bleu colère, plus sévère, armé. Bleu matraque, bleu empoignade et bleu cris.

Le vagabond a pris la fuite, a laissé toute sa couche sur le quai du métro, qui fait une tache sombre aux contours flous.

Encore un microbe balayé, pointé du doigt, regardé de haut, dehors, dehors, dehors.

 

« Oscar et Balthazar »

Oscar et Balthazar sont assis sur un banc. Oscar a faim et pense avec douleur au lendemain. Demain, la faim sera plus vivace, plus féroce. Balthazar a soif. Son corps imbibé d’alcool ne réagit plus, l’eau passe au travers et s’en va. L’eau qui coule du robinet encastré dans le mur du tunnel du métro ne le désaltère pas.

Oscar et Balthazar sont assis parmi des dizaines de sacs crasseux comme leur trogne. Balthazar a emporté des objets de son ancienne vie: des habits  d’homme très sérieux, des ustensiles de cuisine de grand chef cuisinier et les produits de la beauté de son ex-femme. Oscar a vidé dans les trois poches géantes  de son pardessus les livres-amis: Montherlant discute avec Montesquieu, Racine danse la gigue avec Yourcenar et Nothomb fait quelque pas de côté dans la poche intérieure de son imperméable mangé aux mites. Il y a dans un petit sac en cuir des crayons pour des cahiers fantômes et des albums-photos aux yeux vides.

Oscar et Balthazar aimeraient aller au square, manger de l’herbe, boire le vent, marcher les pieds nus et frais sur la pierre en chantant. Mais Balthazar et Oscar sont assis sur un banc. Seul l’ oeil, même rougi, même cerné et baveux, vit. Il suit en se moquant, la valse des pieds des passants qui ne se lassent pas de passer et de repasser devant eux sans les voir. Normal, ils font partis du décor, ils sont les corps-affiches.

Mourir ne suffirait pas à faire disparaitre la peine que je lis sur les visages de plus en plus nombreux qu’on soit clochard, ou bien heureux smicard dans sa grande HLM louée au rabais.

signature emma.jpg