Rencontres: écritures voyageuses

Pendant une dizaine de jours, j’ai pris les même lignes de métro et de RER pour me rendre à une formation en banlieue parisienne. Prendre les transports à 7h00, à 7h30 ou à 8h00, c’est participer aux flux abrutissants de voyageurs. J’ai rencontré les mêmes visages pendants plusieurs jours. Des visages qui m’ont certainement reconnue. Pas de liens entre nous pour autant. Une chose m’a frappée: le nombre toujours grandissant des dormeurs. J’ai voulu en parler…

 

« Blanc puis bleu »

Trois agents de la RATP s’amènent. Blanc puis bleu.

Le vagabond avec toute sa vie autour de lui se retient au Selecta. Debout dans son pantalon trop large, il fait face  aux visages aux yeux mouillés. Des traînées par centaines, des traînées sales laissées  par le temps passé la face contre terre, lui font des rides irrégulières sur son visage au teint de vieux papier journal. Ses mains  zébrées de lignes fines décrivent un destin compliqué. Mais cette main est fière. Quand il s’explique, il les agite et on voit leurs ongles jaunes et noirs. Les mots qui viennent jusqu’à ses lèvres sortent en pluie, en torrent, en cascade. Il veut qu’on sache qui il est, pourquoi il est là et où il va avec ses dix-huit sacs et ses trois manteaux de laine, qu’il porte les uns sur les autres.

Il se fout d’être sale, il ne connait pas la « propreté » de Paris. Il est le ventre- égout de Paris. L’odeur de sa peau est celle des trains qui passent par dizaine à la minute, des papiers gras des sandwichs jetés dans la poubelle près de laquelle il s’est couché et du vomi que répand le voisin clochard les nuits d’orgies. La femme en bleu blanc, essaie de garder sa compassion en respirant par la bouche.

La vermine, il la côtoie tous les jours. La vermine s’est posée près de sa couche. Partout des rats gros comme des chats; des milliers de cafards grouillent et font dans son sac comme un rembourrage mouvant, dans ses pulls les amis cloportes, toujours là, en avance pour ramasser les restes. Le vagabond ne sait s’ils attendent qu’il passe l’arme à gauche, peut-être sent-il déjà la mort? Il se demande lesquels des puces, des poux ou des vers le becquetteront en premier et ça le fait rire, toutes ses bestioles qui s’affolent sur son corps le soir.

Le cacher, les hommes de la RATP aimeraient le cacher, lui, le vagabond du métro qui pue et qui se marre, la gueule ouverte. Ca fait longtemps que sa fierté s’est faite la malle. Les regards des agents assermentés (de ça, il n’en est pas certain) glissent sur lui comme l’eau qu’on lui jette avec pitié pour qu’il se lave. Mais,il ne saurait par où commencer pour retrouver une figure humaine.

Tout est calme, le blanc-bleu fait place au bleu outremer, bleu colère, plus sévère, armé. Bleu matraque, bleu empoignade et bleu cris.

Le vagabond a pris la fuite, a laissé toute sa couche sur le quai du métro, qui fait une tache sombre aux contours flous.

Encore un microbe balayé, pointé du doigt, regardé de haut, dehors, dehors, dehors.

 

« Oscar et Balthazar »

Oscar et Balthazar sont assis sur un banc. Oscar a faim et pense avec douleur au lendemain. Demain, la faim sera plus vivace, plus féroce. Balthazar a soif. Son corps imbibé d’alcool ne réagit plus, l’eau passe au travers et s’en va. L’eau qui coule du robinet encastré dans le mur du tunnel du métro ne le désaltère pas.

Oscar et Balthazar sont assis parmi des dizaines de sacs crasseux comme leur trogne. Balthazar a emporté des objets de son ancienne vie: des habits  d’homme très sérieux, des ustensiles de cuisine de grand chef cuisinier et les produits de la beauté de son ex-femme. Oscar a vidé dans les trois poches géantes  de son pardessus les livres-amis: Montherlant discute avec Montesquieu, Racine danse la gigue avec Yourcenar et Nothomb fait quelque pas de côté dans la poche intérieure de son imperméable mangé aux mites. Il y a dans un petit sac en cuir des crayons pour des cahiers fantômes et des albums-photos aux yeux vides.

Oscar et Balthazar aimeraient aller au square, manger de l’herbe, boire le vent, marcher les pieds nus et frais sur la pierre en chantant. Mais Balthazar et Oscar sont assis sur un banc. Seul l’ oeil, même rougi, même cerné et baveux, vit. Il suit en se moquant, la valse des pieds des passants qui ne se lassent pas de passer et de repasser devant eux sans les voir. Normal, ils font partis du décor, ils sont les corps-affiches.

Mourir ne suffirait pas à faire disparaitre la peine que je lis sur les visages de plus en plus nombreux qu’on soit clochard, ou bien heureux smicard dans sa grande HLM louée au rabais.

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