La chute II: Etre aimée ?

Etre aimée ?

Son coeur palpitait, semblant gesticuler dans son corps. Elle étouffait parfois, enfin elle en avait l’impression et elle se disait que sa fin était proche…. avec soulagement. Malgré ses efforts et son obstination, elle demeurait étrangère partout. Elle n’avait de cesse de ressembler aux autres pour se fondre, mais rien n’y faisait elle restait cet Autre que personne ne comprenait. Elle s’était faite une raison: elle vivrait seule dans sa boîte crânienne et son coeur pourtant généreux ne s’ouvrirait pour personne.

Elle finit par croire qu’elle venait d’une autre planète , qu’ elle avait été mise sur la Terre par erreur et qu’on l’avait laissée là, faute de savoir quoi  en faire. Il fallait qu’elle se débrouille pour vivre une vie de quelqu’un d’autre, sur un sol qui n’était pas le sien, forcément hostile. Il n’y avait aucun mode d’emploi, pas de fiche technique, pas de service après vente ou de bureau des réclamations. Elle devait faire son chemin comme tout le monde. Aveugle, elle ne voyait pas celui des autres et le sien, avec les années s’était avéré sinueux, tellement complexe qu’elle se demandait en se pinçant la peau si quelqu’un quelque part ne s’amusait pas avec elle, en agitant des fils n’importe comment, en tous sens.

Le temps était devenu son pire ennemi, elle courait , elle courait pour le rattraper, mais il se dérobait. Elle arrivait toujours en avance ou bien trop tard, après la fête, avant la distribution des rôles. Il n’y avait jamais de chaise prévue pour elle. Elle s’asseyait dans un coin, le plus sombre mais le visage découvert. Dans la pénombre, elle apparaissait comme un masque blême, une tête sans corps effrayante et au regard circonspect, suivant les yeux écarquillés les faits et gestes de la condition humaine. Avec courage elle s’appliquait à rattraper ce temps indomptable, elle en ressentait de la frustration, comme coincée entre deux portes, les fesses mal calées sur une chaise à trois pieds. Elle s’était résolue à vivre à côté de sa vie, à n’avoir aucun place ni aucun rôle précis, surtout pas de but ni de fin.

Elle acquis à mesure que progressait sa dépersonnalisation, un don particulier, celui de n’être jamais attendue nulle part et donc elle apparaissait comme par enchantement. Elle surprenait ses congénères par la rapidité de sa réflexion, ses mots toujours pertinents; elle pensait à toute vitesse, devançait les désirs, voyait avant les autres, ce qu’ils allaient faire et lisait dans la pensée d’autrui. C’était moche, ce qu’elle voyait était moche. C’était l’inconvénient de cette faculté, elle chercha un moyen de filtrer puis de classer pour enfin archiver mais les pensées débordaient, les souvenirs s’accumulaient.

Elle était obligée de parler pour restaurer l’équilibre. Pour ça aussi, il fallut qu’elle s’organisât car tout sortait en une pluie torrentielle, les mots s’entrechoquaient dans sa bouche, des phrases sans sujet, des mots les uns dans les autres qui du coup devenaient inintelligibles. Elle bégayait car les pensées des autres étaient sauvages, mal éduquées, vulgaires, ingrates…

Par moments, elle avait des maux de tête intenses; une aiguille à tricoter chauffée semblait lui rentrer par le cou et dans son cerveau farfouiller. Elle sentait comme une odeur de sang au fond de sa gorge, des taches comme d’énormes mouches à merde lui brouillaient la vue, et dans son corps, son coeur s’affolait.

Et quand, elle devinait les actions des gens, elle était désappointée, elle attendait de se tromper, de commettre l’erreur de jugement qui ferait comme une faille, une fissure, le début d’un tremblement de tête qui remettrait tout en cause, lui donnerait une autre chance  de vivre sa vie. Elle n’aimait pas savoir, elle n’aimait pas voir dans les gens, ni les entendre jacasser dans sa tête.

Elle peignait des visages, des centaines, des milliers sur du carton, de la toile, du papier , un coin de table…. Elle collait des morceaux de ces gens, des objets, leurs fétiches; ainsi elle fixait la pensée. Quand elle entrait dans son atelier, des milliers d’yeux la regardaient de biais, en face ou lui tournaient le dos tout occupés à leur affaire. Tous ses visages colorés la troublaient.  Elle peignait ces visages pour se débarrasser de la présence des autres dans son corps, dans sa peau, sous ses ongles,  et là derrière son oeil gauche. Ce n’était pas un art, c’était une maladie; le seul remède, peindre, dessiner, graver, photographier, mettre en scène, cataloguer.

Elle dessinait les milliards de visages qui prenaient vie. Elle n’en avait aucune pour l’instant, mais dessiner celles des autres, leur donner corps, la calmait un peu et lui donnait le souffle nécessaire pour continuer à rechercher la sienne.

A suivre…

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