La chute III: Dansons sous la pluie

Dansons sous la pluie

Elle se mit à aimer marcher dehors.

Surtout sous la pluie. La pluie qui tombe sur l’asphalte a une drôle d’odeur, de pisse, de steack frites ou de pain selon  les quartiers. Ce qu’elle aime surtout, c’est sentir collé sur sa peau son chemiser mouillé, boire goutte par goutte ses cheveux trempés et grelotter de froid.

Un jour, c’était pendant l’été, un de ces étés chauds qui ramollissent le trottoir et font trembler l’atmosphère, elle fut surprise par une pluie brutale, torrentielle. Elle sortait de sa supérette les mains vides. L’air sentait le frais. Son appartement n’était pas loin. Elle sentit une goutte puis une autre et en quelques secondes, elle fut littéralement prisonnière de la pluie. Par réflexe de préservation ou de coquetterie, elle se précipita sous un abri-bus. Mais, même en forçant les gens à se serrer davantage les uns contre les autres, elle ne trouva aucune place pour elle. Les gens avaient sur leur visage une expression désolée, comme s’ils lui reprochaient d’ être arrivée trop tard ou de n’être pas assez prévoyante. Elle lisait dans les yeux de son voisin le plus proche qui portait la moustache épaisse et recourbée aux pointes sous un nez en forme de poire qu’elle aurait dû prévoir un parapluie ou un imperméable, ou encore une sorte de pardessus à capuche, comme ceux dont elle avait horreur car ils lui rappelaient ses horribles vacances de jeunesse chez les tantes jumelles Roselinde et Rosenda à regarder des émissions pour petits vieux et à chasser les escargots les bottes dans la gadoue et le k-way contre son corps asexué. Oui, elle lisait dans les yeux injectés de sang de son voisin qu’elle aurait dû savoir qu’après le beau temps, surtout le beau temps très chaud au ciel dégagé, il y avait la pluie qui vous mouillait jusqu’aux os. Il fallait prévoir.

Eh bien, non! Elle n’avait rien prévu du tout. Et elle finit par s’en fiche et se dire qu’elle ne mourrait pas si elle courrait quelques mètres sous la pluie. Elle en avait  d’ailleurs assez d’essayer de se protéger sous cet  abri-bus minable, sans confort et d’être obligée comme tout le monde, d’attendre que la pluie cesse sa grosse colère . Elle ne souhaitait pas faire comme tout le monde. Elle ferma sa chemisette et partit sous la pluie. Elle sentait les regards moqueurs bien protégés;  elle releva la tête, ralentit son pas et soigna sa démarche.

La pluie fraîche sur sa tête lui donna des frissons qui lui parcoururent tout le corps. Sa jupe ne flottait plus dans le vent. Plaquée contre ses jambes, elle ne faisait plus qu’un avec son corps.  Elle marchait, son coeur était comme léger, lavé, rincé par cette pluie persistante. Elle vit des gens  qui  peut-être ne se connaissaient pas  pelotonnés ensemble, montés sur la pointe des pieds, sur une petite marche d’un immeuble bas. Elle vit des gens les bras chargés s’impatienter sous le rideau  à bandes colorées des épiceries, de la boulangerie, de la boucherie et de la poissonnerie. Quand elle passa devant le bureau de tabac, de jeunes gens morts de rire sans raison sans doûte donnèrent l’air de saluer sa hardiesse. Elle marchait sans ralentir ni précipiter son pas, elle voulait sentir sur sa peau cette sensation fraîche, puis froide des vêtements d’été sur sa peau; cette sensation qui avait un goût de  liberté. Elle regarda ses sandales, gorgées d’eau, ses pieds mouchetés de boue, ses jambes brillantes de pluie. Elle se mit elle aussi à rire. Comme il était bon de sentir son corps vivant et sa volonté superbe…! Non il ne s’agissait pas de cela, ce n’était sa volonté qui avait guidé ses pas,  qui l’avait forcée à « braver » la pluie toute seule et à marcher jusque chez elle sans se presser. Non, c’était une envie soudaine, irrépressible, comme un jeu de gamin, inconséquent. Elle arriva devant sa porte; les zonards qui tenaient les murs de l’immeuble eurent  pour  sa jupe et son chemisier moulants un regard en biais mais se désintéressèrent très vite d’elle. Elle prit l’ascenseur et surprit dans la glace le reflet d’une femme qu’elle trouva splendide, rayonnante.

Elle éternua.

A suivre…

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