La chute V: Sur un seul pied

 Sur un seul pied

Des pieds, des pieds chaussés d’escarpins à talons fins, d’échasses en paille tressée, des pieds vernis, impatients qui tapent sur le bitume sans savoir, des jambes galbées dans des bas  surfins, des jambes hirsutes et des pieds pointus et des sandales bon marché, des jambes trop longues, des pattes courtaudes et arquées, mais deux pieds, deux pieds qui marchent, une deux! une, deux! l’un après l’autre, pas comme à la fanfare, pas comme dans une marche militaire, non, mais deux pieds qui partent au travail, deux pieds qui s’arrêtent devant une vitrine croisant deux autres pieds qui courent, deux pieds qui s’offrent le luxe de réfléchir au beau milieu de la chaussée ignorant les conducteurs surexcités…! Voilà ce qu’elle voyait, elle qui claudiquait sur ses béquilles blanches et violettes, en métal et en plastique, raides et droites comme des  i mais tombant sans cesse, sans appui, elle avec  sa tronche d’enfant puni, sur un corps d’estropié.

Des pieds, des pieds, des pieds…. Elle ne voyait plus que cela depuis qu’elle pouvait enfin sortir de chez elle. Sortir, on le lui avait conseillé bien plus tôt. Mais son appartement qu’elle détestait avant et qui ne servait que de dortoir quand elle travaillait, était devenu une sorte de carapace de tortue, une maison  « en dur  » pour protéger la larve qu’elle était en train de devenir physiquement et émotionnellement. La perte de l’usage d’une de ses jambes était certes temporaire mais c’était comme si on lui avait refusé la vie. Son existence basée sur des certitudes et des principes lui parut fragile comme du verre.

L’été était magnifique. Elle regardait passer sous sa fenêtre les citadins jaunes, bleus turquoises, rose pâle, jaune poussin…. Elle entendait les rires asséchés par la chaleur,  pouvait sentir les aisselles moites et les doigts bouffis par les 29°C qui faisaient frissonner l’air. Au début, dans les premiers jours de sa convalescence, elle voulut lutter contre une déprime qui déjà pointait son nez à l’hôpital, dans sa chambre mal décorée, ses chiottes puant l’humidité et son miroir beaucoup trop grand. Elle ouvrait donc sa fenêtre chaque matin à la même heure pour faire entrer le vent du matin, frais et tonique. Mais alors qu’elle prenait conscience de son handicap, elle se refusait peu à peu à l’ouvrir, ou oubliait de le faire; quand elle y pensait, il faisait déjà trop chaud dehors, ouvrir ne servirait qu’à l’étouffer davantage.

Elle se referma sur elle comme elle referma son agenda blindé de rendez-vous sur lesquels elle fit une croix dans sa tête. Qu’allait-elle faire de tout ce temps, seule assise sur son cul? Elle occupa alors ses grandes mains à diverses choses, créatives ou non, regarda maintes et maintes  fois des films où se montraient des chairs sanglantes et suitantes, où des femmes en cheveux longs et bouches mal fardées s’enfuyaient à toutes jambes poursuivies par des monstres sexués, où des hommes perdant leur virilité piaillaient comme des vierges agonisantes, toutes ces images fictionnelles atroces qui calmeraient peut-être le monstre bien réel qu’elle portait en elle depuis son accident.

Elle avait réfléchi aux circonstances de son accident, un accident bête comme tous les accidents. Son chirurgien lui avait donné une liste de causes probables, suites de circonstances qui à force se rassemblent en une sorte de noeuds et finissent par s’accrocher n’importe où et claquer, claquer puis déchirer comme ses tendons. Un terrain en pente surexposée, les enfants,  un ballon jaune à rattraper au vol, le bruit curieux comme une balle de tennis qui rebondit, un pincement dans le bas du pied qui remonte  jusqu’au mollet , de la glace  bleue pour tromper la douleur, puis tenter de se relever et là, faire l’expérience inexprimable du vertige sur un seul pied…

Coincée dans son plâtre, la jambe respirait mal, coincée, tordue tel un bâton de réglisse; la peau pleurait à l’intérieur sans pouvoir sécher ses larmes, les muscles fondaient comme réchauffés dans une marmite, le genou au dessus ressemblait à un oeil de cyclope, démesuré et grotesque, noir et poilu. Les bras furent sollicités tant et tant que jaillirent aux coudes deux bosses énormes qu’elle s’attendait à voir exploser, tant elles étaient sombres et gonflées. Souvent assise sur les fesses, elle imaginait son corps privé de derrière, avec un dos collé directement à deux jambes grossières comme sur un dessin d’enfant, une sorte de Madame Patate.

Les nuits, qu’elle passait penchée par devant étaient agitées. Le pied gonflait, le pied qui ne comprenait rien, s’entêtait à bouger, le pied privé de sa respiration naturelle piquait des colères qu’elle ressentait dans tout son corps. Son corps  soudain réveillé s’énervait et voulait crier, fendre le plâtre et bouger, fendre le plâtre et se lever, fendre le plâtre et marcher, fendre sa tête et crever.

La patience et ses trois larbines, la résignation, la volonté et la foi débarquèrent un jour sans être invitées. Il fallut écouter leurs incessantes jacasseries, de toute façon, elle ne pouvait pas bouger, ni les foutre à la porte! Elle se résigna ainsi à attendre, en chassant de ses nuits et de ses jours les images terribles dans lesquelles on l’amputait de toute sa jambe, où elle marchait  avec une jambe de bois, penchée comme un navire qui prend l’eau, où on lui greffait une fausse jambe montée sur roulettes…

Le temps passa, un matin, elle remarqua que sortaient de sa jambe de poulet des morceaux de peau, délicats et translucides. Sa jambe partait en morceaux clairs qui se renouvelaient sans cesse… Il en sortait tant…! Comment tout enlever? Avec la pulpe de ses doigts et ses ongles courts, elle grattait la seconde peau qui ne cessait de réaparaître, plus étendue et plus collante. Alors, enlever les petites peaux claires devint une obsession.

Sa jambe préparait sa métamorphose à l’intérieur de son cocon en résine bleue.

Des pieds agiles, des pieds qui sautaient, des pieds voutés mais ensemble sur le même chemin.. pas des pieds aux doigts recroquevillés, ni de plante de pied sèche comme le désert, ni une cheville raide  comme du bois de chêne! Non ! Ce sont deux pieds debout, droits et souples qu’elle attendait.

Elle les attendait, avec toute sa volonté, un peu de patience… pour la foi, il faudra repasser!

A suivre…

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Une réponse à “La chute V: Sur un seul pied”

  1. film streaming dit :

    bravo, c’est de la balle.

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