Archive de la catégorie ‘IL ETAIT UNE FOIS…’

La chute V: Sur un seul pied

Mardi 29 septembre 2009

 Sur un seul pied

Des pieds, des pieds chaussés d’escarpins à talons fins, d’échasses en paille tressée, des pieds vernis, impatients qui tapent sur le bitume sans savoir, des jambes galbées dans des bas  surfins, des jambes hirsutes et des pieds pointus et des sandales bon marché, des jambes trop longues, des pattes courtaudes et arquées, mais deux pieds, deux pieds qui marchent, une deux! une, deux! l’un après l’autre, pas comme à la fanfare, pas comme dans une marche militaire, non, mais deux pieds qui partent au travail, deux pieds qui s’arrêtent devant une vitrine croisant deux autres pieds qui courent, deux pieds qui s’offrent le luxe de réfléchir au beau milieu de la chaussée ignorant les conducteurs surexcités…! Voilà ce qu’elle voyait, elle qui claudiquait sur ses béquilles blanches et violettes, en métal et en plastique, raides et droites comme des  i mais tombant sans cesse, sans appui, elle avec  sa tronche d’enfant puni, sur un corps d’estropié.

Des pieds, des pieds, des pieds…. Elle ne voyait plus que cela depuis qu’elle pouvait enfin sortir de chez elle. Sortir, on le lui avait conseillé bien plus tôt. Mais son appartement qu’elle détestait avant et qui ne servait que de dortoir quand elle travaillait, était devenu une sorte de carapace de tortue, une maison  « en dur  » pour protéger la larve qu’elle était en train de devenir physiquement et émotionnellement. La perte de l’usage d’une de ses jambes était certes temporaire mais c’était comme si on lui avait refusé la vie. Son existence basée sur des certitudes et des principes lui parut fragile comme du verre.

L’été était magnifique. Elle regardait passer sous sa fenêtre les citadins jaunes, bleus turquoises, rose pâle, jaune poussin…. Elle entendait les rires asséchés par la chaleur,  pouvait sentir les aisselles moites et les doigts bouffis par les 29°C qui faisaient frissonner l’air. Au début, dans les premiers jours de sa convalescence, elle voulut lutter contre une déprime qui déjà pointait son nez à l’hôpital, dans sa chambre mal décorée, ses chiottes puant l’humidité et son miroir beaucoup trop grand. Elle ouvrait donc sa fenêtre chaque matin à la même heure pour faire entrer le vent du matin, frais et tonique. Mais alors qu’elle prenait conscience de son handicap, elle se refusait peu à peu à l’ouvrir, ou oubliait de le faire; quand elle y pensait, il faisait déjà trop chaud dehors, ouvrir ne servirait qu’à l’étouffer davantage.

Elle se referma sur elle comme elle referma son agenda blindé de rendez-vous sur lesquels elle fit une croix dans sa tête. Qu’allait-elle faire de tout ce temps, seule assise sur son cul? Elle occupa alors ses grandes mains à diverses choses, créatives ou non, regarda maintes et maintes  fois des films où se montraient des chairs sanglantes et suitantes, où des femmes en cheveux longs et bouches mal fardées s’enfuyaient à toutes jambes poursuivies par des monstres sexués, où des hommes perdant leur virilité piaillaient comme des vierges agonisantes, toutes ces images fictionnelles atroces qui calmeraient peut-être le monstre bien réel qu’elle portait en elle depuis son accident.

Elle avait réfléchi aux circonstances de son accident, un accident bête comme tous les accidents. Son chirurgien lui avait donné une liste de causes probables, suites de circonstances qui à force se rassemblent en une sorte de noeuds et finissent par s’accrocher n’importe où et claquer, claquer puis déchirer comme ses tendons. Un terrain en pente surexposée, les enfants,  un ballon jaune à rattraper au vol, le bruit curieux comme une balle de tennis qui rebondit, un pincement dans le bas du pied qui remonte  jusqu’au mollet , de la glace  bleue pour tromper la douleur, puis tenter de se relever et là, faire l’expérience inexprimable du vertige sur un seul pied…

Coincée dans son plâtre, la jambe respirait mal, coincée, tordue tel un bâton de réglisse; la peau pleurait à l’intérieur sans pouvoir sécher ses larmes, les muscles fondaient comme réchauffés dans une marmite, le genou au dessus ressemblait à un oeil de cyclope, démesuré et grotesque, noir et poilu. Les bras furent sollicités tant et tant que jaillirent aux coudes deux bosses énormes qu’elle s’attendait à voir exploser, tant elles étaient sombres et gonflées. Souvent assise sur les fesses, elle imaginait son corps privé de derrière, avec un dos collé directement à deux jambes grossières comme sur un dessin d’enfant, une sorte de Madame Patate.

Les nuits, qu’elle passait penchée par devant étaient agitées. Le pied gonflait, le pied qui ne comprenait rien, s’entêtait à bouger, le pied privé de sa respiration naturelle piquait des colères qu’elle ressentait dans tout son corps. Son corps  soudain réveillé s’énervait et voulait crier, fendre le plâtre et bouger, fendre le plâtre et se lever, fendre le plâtre et marcher, fendre sa tête et crever.

La patience et ses trois larbines, la résignation, la volonté et la foi débarquèrent un jour sans être invitées. Il fallut écouter leurs incessantes jacasseries, de toute façon, elle ne pouvait pas bouger, ni les foutre à la porte! Elle se résigna ainsi à attendre, en chassant de ses nuits et de ses jours les images terribles dans lesquelles on l’amputait de toute sa jambe, où elle marchait  avec une jambe de bois, penchée comme un navire qui prend l’eau, où on lui greffait une fausse jambe montée sur roulettes…

Le temps passa, un matin, elle remarqua que sortaient de sa jambe de poulet des morceaux de peau, délicats et translucides. Sa jambe partait en morceaux clairs qui se renouvelaient sans cesse… Il en sortait tant…! Comment tout enlever? Avec la pulpe de ses doigts et ses ongles courts, elle grattait la seconde peau qui ne cessait de réaparaître, plus étendue et plus collante. Alors, enlever les petites peaux claires devint une obsession.

Sa jambe préparait sa métamorphose à l’intérieur de son cocon en résine bleue.

Des pieds agiles, des pieds qui sautaient, des pieds voutés mais ensemble sur le même chemin.. pas des pieds aux doigts recroquevillés, ni de plante de pied sèche comme le désert, ni une cheville raide  comme du bois de chêne! Non ! Ce sont deux pieds debout, droits et souples qu’elle attendait.

Elle les attendait, avec toute sa volonté, un peu de patience… pour la foi, il faudra repasser!

A suivre…

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La chute IV: L’amour? Rien à faire!

Mardi 29 septembre 2009

 L’amour? Rien à faire!…

L’amour était pour elle une chose d’un autre monde ; elle ne comprenait pas qu’on cherche tant à le trouver. Elle estimait être plus heureuse sans  amour ni tendresse. Cette idée s’était installée sournoisement dans sa tête depuis que son voisin de pallier, avec qui elle avait essayé de nouer un contact verbal, puis tactile, avait tenté de l’étrangler avec la ceinture de sa robe de chambre jaune poussin.

Dans quelques jours, c’était la Saint-Valentin; elle voyait déjà  les amoureux aux sourires béas, les yeux larmoyants occupés à se lécher la glotte aux terrasses chauffées de ses cafés préférés. Elle pensa à sa voisine qui aimait tout particulièrement la veille  qu’on entende l’amour qu’elle ressentait pour ses amis de passage. Comment passer cette énième fête sans déprimer? Elle devait se rendre à l’évidence: elle était seule. Elle songea à acheter un petit animal de compagnie qui supporterait ses monologues idiots sans se plaindre.  L’affaire ne fut pas simple, les poils d’animaux la démangeaient, les plumes lui donnaient envie de pleurer.  Le vendeur de l’animalerie lui conseilla un reptile ou un batracien. Elle se demandait si adopter une bête à sang froid réussirait à geler enfin ses espoirs de romances. Elle revint chez elle avec une minuscule tortue. Elles s’entreregardèrent sans qu’aucune magie n’opéra. Posée sur une feuille de salade dont elle machouillait mollement un bout, la tortue lilliputienne baptisée Lilas avait  déjà l’air fatiguée de son existence. La cohabitation s’annonçait des plus intéressantes.

La Saint-Valentin passa donc dans son coeur comme les années précédentes, morne, déprimante et moqueuse. En regardant sa tortue avancer péniblement dans son vivarium,  les yeux humides, elle trouvait que la vie avait un sens de l’humour difficile à cerner. Elle se prépara des Pop corn salés, s’assit dans son grand fauteuil et se mit à réfléchir.

Il y avait eu d’abord  Fernand. Elle avait 18 ans à l’époque, c’était le premier flirt auquel sa mère consentit. Fernand avait la seule qualité d’exercer comme feux son mari le métier passionnant d’aide-bibliothécaire. D’un physique agréable, le jeune homme touchait par sa spontanéité et sa candeur. Elle apprit ainsi qu’elle n’était pas mal pour un boudin et qu’en soignant sa personne, elle réussirait à être potable dans une vingtaine d’ années. L’idylle dura deux jours, c’était un début.

Il y eut ensuite René, le musicien incompris. Ils s’étaient rencontrés au conservatoire municipal durant la fête de fin d’année de juin, sur un banc. Il faisait chaud, elle était sortie prendre l’air après le dernier concert. Elle lui avait demandé si elle pouvait partager le banc sur lequel il était assis et la conversation avait démarré ainsi…. Il la fit rêver en lui parlant de ses espoirs de musicien; elle le séduisit en lui récitant un de ses textes en prose. Le problème de René, car il y en avait un, et de taille, c’était son caractère. René s’irritant de tout, était sans cesse de mauvaise humeur; une fois c’était de la faute de son concierge qui l’empêchait de développer sa créativité musicale la nuit, une autre fois c’était la faute de ses parents qui ne l’avaient jamais soutenu que financièrement ce qui était une honte pour un artiste maudit tel que lui, une autre fois encore c’était de la faute de l’électricien, du boulanger, du conducteur de métro…. Le monde lui en voulait et c’était pour cela qu’il  échouait dans ses tentatives de devenir un artiste de jazz reconnu et envié… très envié. Elle l’encouragea du mieux qu’elle put jusqu’au jour où, lui apprenant qu’un de ses textes seraient bientôt publiés,  elle reçut en pleine figure sa guitare et ses partitions. Elle ne sut jamais pourquoi. Ah, ces artistes! Depuis, et on la comprend, elle détestait le jazz. 

Il y eut aussi Rodrigue, tellement jaloux qu’elle ne pouvait pas aller aux toilettes des pubs non accompagnée; le beau Marcel passionné de pétanque qui l’emmenait partout avec lui et finissait par l’oublier dans un coin; Gaspard le sculpteur qui, fasciné par ses formes généreuses, ne voulait la voir que nue et allongée les jambes écartées sur un divan tendu de soie rouge; Pierre-Yves qui la dragua  par SMS interposés pendant huit mois et joua à l’homme invisible le jour de leur premier rendez-vous en chair et en os; ou  encore Etienne, collectionneur de boîte d’allumettes et de conquêtes; Philippe, coiffeur et bi-sexuel tous les deux mois; Benoît ,un employé de bureau de 10 ans son aîné qui l’aimait comme sa mère et enfin Thierry qui insistait pour qu’elle porte des bas résilles verts et des escarpins violets à tous leurs rendez-vous. Sans oublier, Félix son voisin….

A bientôt trente-et-un ans, elle accumulait les expériences amoureuses, les crises de larmes et les remises en question complètement vaines…

A suivre…

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La chute III: Dansons sous la pluie

Mardi 29 septembre 2009

Dansons sous la pluie

Elle se mit à aimer marcher dehors.

Surtout sous la pluie. La pluie qui tombe sur l’asphalte a une drôle d’odeur, de pisse, de steack frites ou de pain selon  les quartiers. Ce qu’elle aime surtout, c’est sentir collé sur sa peau son chemiser mouillé, boire goutte par goutte ses cheveux trempés et grelotter de froid.

Un jour, c’était pendant l’été, un de ces étés chauds qui ramollissent le trottoir et font trembler l’atmosphère, elle fut surprise par une pluie brutale, torrentielle. Elle sortait de sa supérette les mains vides. L’air sentait le frais. Son appartement n’était pas loin. Elle sentit une goutte puis une autre et en quelques secondes, elle fut littéralement prisonnière de la pluie. Par réflexe de préservation ou de coquetterie, elle se précipita sous un abri-bus. Mais, même en forçant les gens à se serrer davantage les uns contre les autres, elle ne trouva aucune place pour elle. Les gens avaient sur leur visage une expression désolée, comme s’ils lui reprochaient d’ être arrivée trop tard ou de n’être pas assez prévoyante. Elle lisait dans les yeux de son voisin le plus proche qui portait la moustache épaisse et recourbée aux pointes sous un nez en forme de poire qu’elle aurait dû prévoir un parapluie ou un imperméable, ou encore une sorte de pardessus à capuche, comme ceux dont elle avait horreur car ils lui rappelaient ses horribles vacances de jeunesse chez les tantes jumelles Roselinde et Rosenda à regarder des émissions pour petits vieux et à chasser les escargots les bottes dans la gadoue et le k-way contre son corps asexué. Oui, elle lisait dans les yeux injectés de sang de son voisin qu’elle aurait dû savoir qu’après le beau temps, surtout le beau temps très chaud au ciel dégagé, il y avait la pluie qui vous mouillait jusqu’aux os. Il fallait prévoir.

Eh bien, non! Elle n’avait rien prévu du tout. Et elle finit par s’en fiche et se dire qu’elle ne mourrait pas si elle courrait quelques mètres sous la pluie. Elle en avait  d’ailleurs assez d’essayer de se protéger sous cet  abri-bus minable, sans confort et d’être obligée comme tout le monde, d’attendre que la pluie cesse sa grosse colère . Elle ne souhaitait pas faire comme tout le monde. Elle ferma sa chemisette et partit sous la pluie. Elle sentait les regards moqueurs bien protégés;  elle releva la tête, ralentit son pas et soigna sa démarche.

La pluie fraîche sur sa tête lui donna des frissons qui lui parcoururent tout le corps. Sa jupe ne flottait plus dans le vent. Plaquée contre ses jambes, elle ne faisait plus qu’un avec son corps.  Elle marchait, son coeur était comme léger, lavé, rincé par cette pluie persistante. Elle vit des gens  qui  peut-être ne se connaissaient pas  pelotonnés ensemble, montés sur la pointe des pieds, sur une petite marche d’un immeuble bas. Elle vit des gens les bras chargés s’impatienter sous le rideau  à bandes colorées des épiceries, de la boulangerie, de la boucherie et de la poissonnerie. Quand elle passa devant le bureau de tabac, de jeunes gens morts de rire sans raison sans doûte donnèrent l’air de saluer sa hardiesse. Elle marchait sans ralentir ni précipiter son pas, elle voulait sentir sur sa peau cette sensation fraîche, puis froide des vêtements d’été sur sa peau; cette sensation qui avait un goût de  liberté. Elle regarda ses sandales, gorgées d’eau, ses pieds mouchetés de boue, ses jambes brillantes de pluie. Elle se mit elle aussi à rire. Comme il était bon de sentir son corps vivant et sa volonté superbe…! Non il ne s’agissait pas de cela, ce n’était sa volonté qui avait guidé ses pas,  qui l’avait forcée à « braver » la pluie toute seule et à marcher jusque chez elle sans se presser. Non, c’était une envie soudaine, irrépressible, comme un jeu de gamin, inconséquent. Elle arriva devant sa porte; les zonards qui tenaient les murs de l’immeuble eurent  pour  sa jupe et son chemisier moulants un regard en biais mais se désintéressèrent très vite d’elle. Elle prit l’ascenseur et surprit dans la glace le reflet d’une femme qu’elle trouva splendide, rayonnante.

Elle éternua.

A suivre…

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La chute II: Etre aimée ?

Mardi 29 septembre 2009

Etre aimée ?

Son coeur palpitait, semblant gesticuler dans son corps. Elle étouffait parfois, enfin elle en avait l’impression et elle se disait que sa fin était proche…. avec soulagement. Malgré ses efforts et son obstination, elle demeurait étrangère partout. Elle n’avait de cesse de ressembler aux autres pour se fondre, mais rien n’y faisait elle restait cet Autre que personne ne comprenait. Elle s’était faite une raison: elle vivrait seule dans sa boîte crânienne et son coeur pourtant généreux ne s’ouvrirait pour personne.

Elle finit par croire qu’elle venait d’une autre planète , qu’ elle avait été mise sur la Terre par erreur et qu’on l’avait laissée là, faute de savoir quoi  en faire. Il fallait qu’elle se débrouille pour vivre une vie de quelqu’un d’autre, sur un sol qui n’était pas le sien, forcément hostile. Il n’y avait aucun mode d’emploi, pas de fiche technique, pas de service après vente ou de bureau des réclamations. Elle devait faire son chemin comme tout le monde. Aveugle, elle ne voyait pas celui des autres et le sien, avec les années s’était avéré sinueux, tellement complexe qu’elle se demandait en se pinçant la peau si quelqu’un quelque part ne s’amusait pas avec elle, en agitant des fils n’importe comment, en tous sens.

Le temps était devenu son pire ennemi, elle courait , elle courait pour le rattraper, mais il se dérobait. Elle arrivait toujours en avance ou bien trop tard, après la fête, avant la distribution des rôles. Il n’y avait jamais de chaise prévue pour elle. Elle s’asseyait dans un coin, le plus sombre mais le visage découvert. Dans la pénombre, elle apparaissait comme un masque blême, une tête sans corps effrayante et au regard circonspect, suivant les yeux écarquillés les faits et gestes de la condition humaine. Avec courage elle s’appliquait à rattraper ce temps indomptable, elle en ressentait de la frustration, comme coincée entre deux portes, les fesses mal calées sur une chaise à trois pieds. Elle s’était résolue à vivre à côté de sa vie, à n’avoir aucun place ni aucun rôle précis, surtout pas de but ni de fin.

Elle acquis à mesure que progressait sa dépersonnalisation, un don particulier, celui de n’être jamais attendue nulle part et donc elle apparaissait comme par enchantement. Elle surprenait ses congénères par la rapidité de sa réflexion, ses mots toujours pertinents; elle pensait à toute vitesse, devançait les désirs, voyait avant les autres, ce qu’ils allaient faire et lisait dans la pensée d’autrui. C’était moche, ce qu’elle voyait était moche. C’était l’inconvénient de cette faculté, elle chercha un moyen de filtrer puis de classer pour enfin archiver mais les pensées débordaient, les souvenirs s’accumulaient.

Elle était obligée de parler pour restaurer l’équilibre. Pour ça aussi, il fallut qu’elle s’organisât car tout sortait en une pluie torrentielle, les mots s’entrechoquaient dans sa bouche, des phrases sans sujet, des mots les uns dans les autres qui du coup devenaient inintelligibles. Elle bégayait car les pensées des autres étaient sauvages, mal éduquées, vulgaires, ingrates…

Par moments, elle avait des maux de tête intenses; une aiguille à tricoter chauffée semblait lui rentrer par le cou et dans son cerveau farfouiller. Elle sentait comme une odeur de sang au fond de sa gorge, des taches comme d’énormes mouches à merde lui brouillaient la vue, et dans son corps, son coeur s’affolait.

Et quand, elle devinait les actions des gens, elle était désappointée, elle attendait de se tromper, de commettre l’erreur de jugement qui ferait comme une faille, une fissure, le début d’un tremblement de tête qui remettrait tout en cause, lui donnerait une autre chance  de vivre sa vie. Elle n’aimait pas savoir, elle n’aimait pas voir dans les gens, ni les entendre jacasser dans sa tête.

Elle peignait des visages, des centaines, des milliers sur du carton, de la toile, du papier , un coin de table…. Elle collait des morceaux de ces gens, des objets, leurs fétiches; ainsi elle fixait la pensée. Quand elle entrait dans son atelier, des milliers d’yeux la regardaient de biais, en face ou lui tournaient le dos tout occupés à leur affaire. Tous ses visages colorés la troublaient.  Elle peignait ces visages pour se débarrasser de la présence des autres dans son corps, dans sa peau, sous ses ongles,  et là derrière son oeil gauche. Ce n’était pas un art, c’était une maladie; le seul remède, peindre, dessiner, graver, photographier, mettre en scène, cataloguer.

Elle dessinait les milliards de visages qui prenaient vie. Elle n’en avait aucune pour l’instant, mais dessiner celles des autres, leur donner corps, la calmait un peu et lui donnait le souffle nécessaire pour continuer à rechercher la sienne.

A suivre…

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La chute I: La nuit mutante

Dimanche 7 juin 2009

 La nuit mutante

Chaque nouveau pas dans sa vie s’ouvrait sur une impression vertigineuse de vide, un sentiment d’effroi qui la happait. Ses nuits se peuplaient alors de spectres à têtes boursouflées. Elle se réveillait dans une chambre obscure avec près de son lit, penchée au dessus de son corps l’être sombre à groin de cochon. Il fallait avancer et avancer encore avec dans le bide cet incessant gargouillis de terreur et d’excitation. Avec à l’esprit, l’idée fixe d’une imminente chute sans fin dans un puits d’idées, de réflexions plus ou moins cohérentes.

La peur la torturait, lui liait la langue mais développait en elle des capacités insoupçonnées. Peu à peu, elle acquit la conviction qu’elle se métamorphosait. Ses mains étaient plus agiles, son cerveau plus vif, ses facultés d’adaptation au milieu plus élargies, sa compréhension du monde et du genre humain plus réelle. Peu à peu, elle acquit la conviction de devenir un être nouveau, d’un genre inconnu, une sorte de bête à venir… Elle se changeait en un être informe , au corps transparent, une sorte d’apparition , un passe-muraille à la volonté terrible…

Chaque nouveau réveil la trouvait plus petite, biscornue, et vide. La lumière pénétrait doucement dans la chambre, par morceaux, comme en lutte avec des ténèbres tangibles. Puis elle se levait, chaussait ses pantoufles et entrait dans son atelier.


Rencontres: écritures voyageuses

Dimanche 4 janvier 2009

Pendant une dizaine de jours, j’ai pris les même lignes de métro et de RER pour me rendre à une formation en banlieue parisienne. Prendre les transports à 7h00, à 7h30 ou à 8h00, c’est participer aux flux abrutissants de voyageurs. J’ai rencontré les mêmes visages pendants plusieurs jours. Des visages qui m’ont certainement reconnue. Pas de liens entre nous pour autant. Une chose m’a frappée: le nombre toujours grandissant des dormeurs. J’ai voulu en parler…

 

« Blanc puis bleu »

Trois agents de la RATP s’amènent. Blanc puis bleu.

Le vagabond avec toute sa vie autour de lui se retient au Selecta. Debout dans son pantalon trop large, il fait face  aux visages aux yeux mouillés. Des traînées par centaines, des traînées sales laissées  par le temps passé la face contre terre, lui font des rides irrégulières sur son visage au teint de vieux papier journal. Ses mains  zébrées de lignes fines décrivent un destin compliqué. Mais cette main est fière. Quand il s’explique, il les agite et on voit leurs ongles jaunes et noirs. Les mots qui viennent jusqu’à ses lèvres sortent en pluie, en torrent, en cascade. Il veut qu’on sache qui il est, pourquoi il est là et où il va avec ses dix-huit sacs et ses trois manteaux de laine, qu’il porte les uns sur les autres.

Il se fout d’être sale, il ne connait pas la « propreté » de Paris. Il est le ventre- égout de Paris. L’odeur de sa peau est celle des trains qui passent par dizaine à la minute, des papiers gras des sandwichs jetés dans la poubelle près de laquelle il s’est couché et du vomi que répand le voisin clochard les nuits d’orgies. La femme en bleu blanc, essaie de garder sa compassion en respirant par la bouche.

La vermine, il la côtoie tous les jours. La vermine s’est posée près de sa couche. Partout des rats gros comme des chats; des milliers de cafards grouillent et font dans son sac comme un rembourrage mouvant, dans ses pulls les amis cloportes, toujours là, en avance pour ramasser les restes. Le vagabond ne sait s’ils attendent qu’il passe l’arme à gauche, peut-être sent-il déjà la mort? Il se demande lesquels des puces, des poux ou des vers le becquetteront en premier et ça le fait rire, toutes ses bestioles qui s’affolent sur son corps le soir.

Le cacher, les hommes de la RATP aimeraient le cacher, lui, le vagabond du métro qui pue et qui se marre, la gueule ouverte. Ca fait longtemps que sa fierté s’est faite la malle. Les regards des agents assermentés (de ça, il n’en est pas certain) glissent sur lui comme l’eau qu’on lui jette avec pitié pour qu’il se lave. Mais,il ne saurait par où commencer pour retrouver une figure humaine.

Tout est calme, le blanc-bleu fait place au bleu outremer, bleu colère, plus sévère, armé. Bleu matraque, bleu empoignade et bleu cris.

Le vagabond a pris la fuite, a laissé toute sa couche sur le quai du métro, qui fait une tache sombre aux contours flous.

Encore un microbe balayé, pointé du doigt, regardé de haut, dehors, dehors, dehors.

 

« Oscar et Balthazar »

Oscar et Balthazar sont assis sur un banc. Oscar a faim et pense avec douleur au lendemain. Demain, la faim sera plus vivace, plus féroce. Balthazar a soif. Son corps imbibé d’alcool ne réagit plus, l’eau passe au travers et s’en va. L’eau qui coule du robinet encastré dans le mur du tunnel du métro ne le désaltère pas.

Oscar et Balthazar sont assis parmi des dizaines de sacs crasseux comme leur trogne. Balthazar a emporté des objets de son ancienne vie: des habits  d’homme très sérieux, des ustensiles de cuisine de grand chef cuisinier et les produits de la beauté de son ex-femme. Oscar a vidé dans les trois poches géantes  de son pardessus les livres-amis: Montherlant discute avec Montesquieu, Racine danse la gigue avec Yourcenar et Nothomb fait quelque pas de côté dans la poche intérieure de son imperméable mangé aux mites. Il y a dans un petit sac en cuir des crayons pour des cahiers fantômes et des albums-photos aux yeux vides.

Oscar et Balthazar aimeraient aller au square, manger de l’herbe, boire le vent, marcher les pieds nus et frais sur la pierre en chantant. Mais Balthazar et Oscar sont assis sur un banc. Seul l’ oeil, même rougi, même cerné et baveux, vit. Il suit en se moquant, la valse des pieds des passants qui ne se lassent pas de passer et de repasser devant eux sans les voir. Normal, ils font partis du décor, ils sont les corps-affiches.

Mourir ne suffirait pas à faire disparaitre la peine que je lis sur les visages de plus en plus nombreux qu’on soit clochard, ou bien heureux smicard dans sa grande HLM louée au rabais.

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Le petit greffier se fait pas chier (âmes sensibles, passez votre chemin!)

Mardi 26 février 2008

Regardez-moi cette grosse feignasse, cette vieille pelure avachie sur mon sofa.

Et ça vous laisse des poils partout, d’quoi en fabriquer un nouveau, tiens! Et ça vous regarde sournoisement de travers, l’air supérieur. Qu’est-ce qui peut y voir celui-là, s’donne un genre, voilà!

 

Mais observez ces simagrées. Et que je me roule par terre pour avoir des caresses et que je vous crache dessus quand j’en veux pas. Et que je vous plante les griffes dans la cuisse pour pouvoir monter sur les genoux, en arborant une tronche tout mignonne…

 

Et le voilà reparti, à la conquête de mes rideaux, des rideaux que j’ai dû raccourcir de 50 bons centimètres, histoire de le décourager. Il s’est quand même débrouillé pour s’y agripper et avec son poids, il m’a arraché la tringle de la porte-fenêtre. Obligé de racheter des vieux rideaux pourraves . Sans blague! Y m’ont presque payé au magasin pour les en débarrasser, tellement qu’ y sont moches et vilains, ces rideaux. Zut, c’est qu’y vous oblige à vivre mal décoré…

 

Bon, pourquoi, qu’y r’nifle sa mangeoire, maintenant va faire le difficile. C’est vrai qu’ça respire pas le traiteur mais ceux qui font ça, y savent que c’est bon, z’ont forcément goûté! J’te donne une crevette, là! Ah, il est tout frétillant de la queue. Il vous sucerait les doigts jusqu’au sang. Ca fait vraiment plaisir à voir, un si bon appétit, j’ai pas intérêt à oublier d’l'nourrir!

 

C’est bien mon gros, bien dans la litière. Ah, mais qu’est-ce qui refoule comme ça? L’a mangé du rat crevé. Et puis, baille dans la direction du vent, pue des crocs, l’animal! Voyons, qu’est ce qui m’a fait! Merde, l’a vomi tout le gras des croquettes juste à côté de la porte .. Mais qu’est-ce qu’y fait? C’est comme si qu’y grattait frénétiquement comme un frénétique autour de la litière, dois chercher un truc, le frénétique!

 

Non, tu rentres pas! Faudrait pas qu’y t’prenne l’envie de prendre mon lit pour une litière grand format. Non, tu sors pas! J’ fais le ménage! Mais, pige rien ce chat! Bon, où qu’il est encore, à traîner, alors que je m’échine à garder cette maison propre, pourrait m’aider à passer l’aspirateur, pense qu’à ses poils!

 

….Quelle heure est-il donc? Aïe, deux heures du matin… C’est quoi ce bruit bizarre, on dirait le glou glou de la tuyauterie?… Oh, c’est toi qui miaule à la lune? T’as vu l’heure qu’il est? Non, je te caresse pas! Non, tu dors pas dans le lit! Oui, tu commences à me faire c…

Coucou le petit minou qui ronfle tranquillement sur mon sofa, vient voir, regarde la souris, regarde la boule de papier, regarde la balle bondissante, regarde le fil de laine, regarde le sac en papier, regarde le morceau de carton, regarde, regarde… Alors…. comment tu t’sens l’ami? Cerné des yeux…Hum!

 

Combien de fois t’ai-je dit de NE PAS RENTRER DANS LA SALLE DE BAIN!! Faut-il qu’il soit bouché de la compréhension celui-là. Ah, tu veux rentrer quand même, viens par là, que je te lisse le poils au savon à la lavande… Le pleutre! Il s’enfuit.

 

Coucou le minou… C’est pour qui la vodka sur la truffe… Tiens! Et la prochaine fois, tu tourneras huit fois ta langue dans ta gueule avant de miauler quand je mange devant mon émission de télé-réalité. Faut s’faire respecter. Non mais!

 

Bon, bah, personne ne veut te garder. Comment je fais moi… Tu sais, un mois à Boulogne- Billancourt, tu vas pas supporter, mon vieux. L’air est moite et les gens méchants, ça va te chagriner. Vaut mieux que je te laisse. Tu t’feras bien des copains dans la cité. Y’a tout ce dont tu as besoin dans local à ordures , tu t’rappelles, je t’y ai amené la semaine dernière. Et puis n’oublie pas, si quelqu’un veut te ramener chez lui, range tes griffes et essaie de comprendre ce qu’on te dit… Essaie de passer pour un bien élevé, j’me suis pas fais chier pour rien…

Bah, voilà qu’y miaule de tristesse, tu voudrais pas me gâcher ma détente quand même, ingrat!!

Note de l’auteur: ces douces réflexions ont été écrites sous la contrainte et ne visent aucun animal en particulier. D’ailleurs, aucun animal n’a été mal traité pendant la rédaction de cet article (après, j’dis pas.)

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Brèves du quotidien: histoires banales et idiotes

Dimanche 15 juillet 2007

A La Poste

- J’arrive à la poste de mon quartier pour faire une transaction habituelle. Il faut savoir que cette poste est un peu particulière. En effet, je suis toujours étonnée de voir à quel point elle aigrit le caractère de ceux qui s’y rendent. Il y a toujours, quelqu’un pour gueuler parce qu’il en a marre d’attendre alors qu’il vient d’arriver, une personne qui parle toute seule et vous regarde l’oeil mauvais en attendant une réponse de votre part, ou encore, un simple d’esprit qui est entré là parce qu’il y avait de la lumière et vous trouve soudain très intéressante.

-Donc, j’arrive et je vois tous les gens faire la queue en dehors de la file d’attente aménagée gentiment par les agents de La Poste pour éviter qu’ils ne se ruent aux guichets, pressés qu’ils sont de s’en prendre à quelque fonctionnaire. Je me dis tout-à-coup que nous devons posséder un brillant esprit de contradiction: avant les gens râlaient car ils ne savaient jamais qui était arrivé en premier, ils s’épiaient jalousement et feignaient de ne rien comprendre quand leurs voisins les chopaient en train de resquiller. A présent, avec la file d’attente, les gens se méfient, soupçonnant quelque manoeuvre sadique d’un fonctionnaire malveillant, de vouloir choisir son prochain client…. Bienheureux les paranoïaques car ils auront une vie bien remplie et plein d’amis.

-Un autre jour, un monsieur qui ne devait pas avoir toute sa tête ou devait avoir gagné à la loterie se poste devant la vitrine d’exposition de timbres et d’enveloppes. Tapant du pied, main sur la hanche et secouant la tête en rythme, il se met à chanter, improvisant une chanson à propos….de vaches!! Les gens l’observent interloqués, se moquent discrètement, le traitant de fou et plaignent sa femme. Le type se retourne, sourit et s’en va. Regards gênés dans la file d’attente (depuis le temps, les gens s’en méfient moins.) Avant de quitter la poste, je jette un coup d’ oeil curieux dans la vitrine. Sur les timbres, il y avait des vaches de toutes les origines photographiées dans un pré!… Méprisés et incompris mais heureux les gais lurons car seuls,ils possèderont la clé du bonheur terrestre.

-Un troisième jour, un monsieur se présente au guichet, un autre lui passe devant en montrant sa carte d’invalidité. Et il se fait servir. Débarque une femme enceinte, toujours au même guichet. On ne pouvait décemment pas la faire attendre. Et elle se fait servir. Enfin, le premier monsieur respire, on va s’occuper de lui. .. Quand une troisième personne se pointe et montre une carte vermeil. Et elle se fait servir. Grincements en tous genres dans mon dos…. Heureux ceux qui possèderont des « cartes coupe-file », car ils feront beaucoup d’envieux!

*Dans le métro

-Il y a de plus en plus de sans-abri dans le métro. Squatter de sièges, collectionneur de sacs plastique en tous genres, trieur de poubelles, éleveur de troupeaux de chiens, chats et rats, le SDF aime se montrer difficile voire exigeant: je rencontre un couple dans le métro qui me demande deux tickets de transport. Je suis un peu juste côté tickets mais devant l’amabilité et la politesse de la jeune femme, je ne résiste pas et je leur en propose un. Colère mêlée de fierté de la part de son compagnon; l’homme devient agressif, il en a demandé deux. Choquée par cette attitude, je leur donne le choix: soit je leur donne rien et c’est tant pis pour eux, soit ils en gagnent au moins un. En obtenir un deuxième sera plus aisé. Hésitation des deux vagabonds, qui finissent par accepter mon ticket de mauvaise grâce. Bien punis seront les généreux car ils auront toujours l’air de gros cons!

-Un soir, je rentre chez moi en prenant le métro. Je m’assoie tranquillement et j’ouvre un livre que j’espère passionnant, le trajet étant long jusque chez moi. Une petite vieille arrive et me dit sans politesse : »Tu descends la place!? » Pensant qu’elle parlait, de cette manière affable, au strapontin, je fais celle qui n’a rien entendu. Un, pourquoi elle me tutoie, d’abord. Deux, y’a d’la place ailleurs. Trois, je ne supporte pas qu’on m’interrompe dans ma lecture même si je me fais chier! me dis-je en me concentrant davantage sur la phrase que je lis pour la quatrième fois. La dame insiste. je la regarde droit dans les yeux: »Faites-le vous-mêmes, vous n’êtes pas handicapée des bras! ». Elle s’agite et s’énerve, dis que je suis une méchante et que je devrais avoir honte car elle est vieille et moi, je suis jeune…et que je devrais avoir plus de respect…Je lui réponds que je suis peut-être une méchante mais que le respect n’est pas un dû. Si elle avait été plus polie, je lui aurais volontiers rendu ce petit service, mais comme c’est une vieille malpolie, elle peut toujours rester debout.

« Et si je meurs, tu vas pas m’aider…? » poursuit-elle sans vergogne. « Crevez pour voir. » Je lui réponds provocatrice.

Elle finit par s’assoir et commence à rouspéter. Elle me murmure dans l’oreille, comme à une vieille copine: « Ouais, mais tout de même tu aurais pu me baisser le siège. Ce n’est pas très gentil. Et, je lui réponds théâtrale: « C’est normal que je ne vous baisse pas le siège. Vous êtes une mal polie qui profite de sa vieillesse, une harpie jalouse et mesquine. Je ne suis pas à votre service parce que je suis jeune. En plus, vous ne savez pas si je suis en mesure de vous aider, j’ai peut-être une maladie grave… aux bras! Regard inquiet de la vieille qui se décale légèrement sur le côté. Sa station arrive, elle se lève toute seule comme une grande, et avant de sortir, elle se retourne vers moi et me traite de salope! Regard courroucé et culpabilisant de mon voisin de strapontin. Merde alors, faites-leur la leçon et récoltez des clous!

-Un couple entre dans le métro avec un enfant. Le petit garçon d’environ quatre ans semble un peu capricieux. Après deux secondes passées sur les genoux paternels, il s’installe près de moi pour regarder à travers la vitre. Le gamin commence à me pousser car il ne peut pas bien voir. Je lui explique gentiment qu’il a toute la place pour lui, à côté et qu’en plus, j’étais là avant lui! L’enfant se fâche, me pousse encore et encore.Je ne bouge pas d’un pouce. En désespoir de cause, il finit par abandonner et part se réfugier dans les bras de son père. Il verse trois larmes de crocodile famélique et, me montrant du doigt, m’accuse d’avoir pris sa place. Et là, merveille! Le père qui a assisté à toute la scène me dit que je suis une méchante. J’ai eu l’impression que c’était le monde à l’envers. Très digne, j’explique au père que son fils chéri n’avait qu’à se mettre à côté ou me demander pardon. Il me réponds qu’il est trop jeune pour apprendre. Moi, je ne le trouve pas trop petit pour manipuler les adultes. Je crois que je déteste les enfants des autres!

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« La nuit, cette femme à barbe »

Dimanche 20 août 2006

Comme la nuit est propice aux rencontres étranges, au coin d’une rue, sur le quai d’un métro ou dans un bus noctambule. Somnambules jetés du lit tout habillés, muses aux portes rarement closes, souaffards oubliés des heures de pointe, rigolards plus vraiment drôles, inoportunes bouillottes de bancs de métro…

La Dame noire recouvre les villes et les campagnes de son large manteau étoilé et veille sur les couettes endormies, les draps de soie enlacés et les polochons tombés sous les batailles, dans des chambres assoupies.

La nuit, les choses changent et se déguisent: les arbres étirent des membres fantomatiques, montrent des visages effrayants et fixent de leurs milliers de yeux jaunes, une faune grouillante qui, soudain, s’éveille et jacasse à n’en plus finir. Une rue inconnue vient de naître sous vos pas tout comme cet un immeuble qui n’a rien à faire là. La Belle n’hésite pas à tout travestir pour brouiller les pistes et rit en secret de voir cette fourmilière en perte de repères.

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C’est le moment idéal que choisissent les adeptes du « double-je », les abonnés de la braguette toujours ouverte, les folles chemises en sueur, les jambes en noces, pour être de sortie. Âmes en proie au délirium trop mince des vaporeuses goudronnées, prisonnières d’un degré 40 pur malt à whisky, zigzagant en solitaire, en pair, ou en meute vulgaire.

Des odeurs confuses piquent les petites narines délicates. L’agitation souterraine quotidienne libère, une fois la nuit venue, ses effluves diverses. Partout se diffuse le parfum de la broyeuse à chair humaine. Une pluie en sanglots dissout le sol de la marche amère du veilleur de jour. Et des sous-bois profonds exhalent leurs haleines d’humus et de terre.

Tout semble plus tranquille.

Alors, quand un bruit échappe à la vigilance de la Tour de garde, il retentit comme un coup de tonnerre, un hurlemement terrible, une déchirure. Là, un chat errant râle devant son maigre repas, ici, un badaud commente bruyamment le spectacle son et lumière de la grande Diva, là-bas, un passant pressé et stressé enrage d’avoir manqué ce satané bus de fin du jour… Mais, ce sont aussi les milliards de chuchotis tombés dans des oreilles tendues, des messes basses coquines à l’abri derrière des mains habiles, des engueulades fatiguées qui peuplent la nuit d’un murmure sourd et persistant.

Et, dans certaines maisons aux volets couche-tard, des flûtes grisées trinquent et des sourires béats galopent sur les murs, des sons langoureux tapissent de ouate rose les tympans ou des harmonies caverneuses réveillent les tabourets qui s’ennuyaient, des pages virvoltent et racontent des histoires pour de faux dans des univers pour de vrais et des robes de chambre pudiques s’abandonnent à des pyjamas tirés à quatre épingles…

Bientôt, la Divine scintillante tirera sa révérence.

Bientôt sonnera le matin…

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Eux!

Mercredi 9 août 2006

« La femme effrayée » (M. Beckmann, 1947)

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Elle souffrait de voir ce que les autres ne pouvaient même pas imaginer.

Dans les rues, dans les transports, les mêmes visages aveugles devant l’insupportable.

Leurs yeux vidés de toute volonté et leurs tympans brisés par la voix stridente des discours télévisés et radiodiffusés, suivaient sans comprendre l’histoire de sa propre contestation désespérée.

Elle se sent seule à pressentir l’inéluctable destin.

*

Insidieusement et à intervalles réguliers, Ils distribuaient généreusement des faveurs hérissées de pointes à des populations fascinées.

Ils avaient réussi à décourager les plus éveillés. Ces libertaires qui, au début, guidaient les innocents dans une pénombre feinte qu’Eux avaient savamment orchestrée.

Silence des bouches à jamais muselées par la peur.

Toute protestation est désormais informulable.

*

Et, Ils servaient à des populaces en liesse des fêtes truquées.

Les coups du sort répétés passaient maintenant comme des visites d’huissiers et Madame La Chance s’en était allée, jetant leurs dés pipés.

Les plus fortunés négocient aujourd’hui la meilleure place en Enfer.

*

Elle échafaudait dans son esprit brûlant des projets d’échappatoire, cherchant une alternative.

Mais quelle alternative?

Faire table rase de notre humanité?…

Pour tout recommencer….?

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