Archive de la catégorie ‘IL ETAIT UNE FOIS…’

Tu respecteras autrui comme toi-même.

Mardi 1 août 2006

Quant elle revint sur ses pas, son sac n’était plus là. Elle le chercha avec l’ouvreuse, au début calme et confiante puis fébrile et désepérée. Elles regardèrent partout, même dans les endroits les plus improbables pour un très grand sac. Pourtant, elle n’était pas partie si longtemps. Elle quittait juste la salle quand elle s’était aperçue qu’elle l’avait oublié. Combien de temps? à peine cinq minutes!

Elle commençait à pleurer de panique et elle avait chaud. L’ouvreuse compatissante l’amena dans une petit loge en lui expliquant que parfois les objets trouvés reviennent et que parfois, ils sont déposés là. Miete ne pensait pas qu’il pourrait y avoir tant de choses, entassées pêle-mêle. Les yeux hagards, elle décrivait son sac point par point à la jeune femme qui s’activait.
Triomphante, celle-ci brandit une grande besace en vieux cuir couleur moutarde, avec ses poches latérales, son petit porte-clé Caliméro et son foulard en soie fleuri fuschia.

Miete s’empressa d’inspecter le contenu, tout y était sauf son portefeuille. Elle y tenait beaucoup car c’était un cadeau familial posthume. Le voleur aurait pu ne prendre que son argent , ou les papiers et laisser son précieux porte-monnaie, sa valeur était inestimable, c’était une énorme perte. Et, puis il y avait tous ses papiers à refaire ! Faire une déclaration de vol, elle qui ne supportait pas l’ambiance des commissariats avec tous ses losers qui la mâtaient l’air salace et ces policiers dégoulinants de politesse forcée…

*

Aujourd’hui, c’était sa journée « musée ». Miete trouva qu’il y avait dans l’air quelque chose de particulier. Après une toilette rapide, elle mit dans son sac son carnet de croquis et ses crayons. Enfin, elle vérifia qu’elle avait bien pris son pass avec elle. La jeune femme se rendait très souvent au Musée du Louvre pour dessiner d’après les grands « maîtres » mais aussi pour se balader dans les allées, découvrir et redécouvrir sans cesse des oeuvres d’art. Habiter Paris pour une passionnée de peinture comme elle était une véritabe chance. Elle savait en profiter.

Avant d’aller dans l’aile Sully consacrée à la peinture d’artistes admirables tels que Georges de La Tour et les frères Le Nain, elle alla aux toilettes. Elle vit par terre un appareil photo. Sa première pensée fut de le rendre à son propriétaire. Quel dommage, pensa-t-elle , de perdre son appareil dans un musée! En plus, il appartenait peut-être à un touriste Japonais venu à Paris pour une unique journée et qui sera désolé de l’avoir perdu, se disait-elle plongée dans un abîme de réflexions pleines de générosité. Mais tout-à-coup, elle hésita. C’était en effet un bel appareil numérique … Si ça se trouve, personne ne viendra le réclamer si elle le donne aux objets trouvés… Et quelqu’un d’autre profitera de l’aubaine, songeait-elle plongée dans un abîme de réflexions pleines de cupidité.

Elle fit sa visite, dessina tout son saoûl et discuta gaiement avec les gardiens tout en pensant sans cesse à l’appareil. Elle s’interrogeait encore quand elle passa devant le guichet des objets trouvés. Là, un touriste espagnol se mit à la questionner au sujet de lieux où il pourrait acheter des tableaux. Elle répondit assez maladroitement dans l’angoisse stupide qu’il s’agissait du propriétaire de l’appareil, qui l’avait suivie et qui venait lui réclamer son dû. Quand elle se fut remise de ses esprits, elle était devant sa rame de métro. L’appareil était encore dans son sac! Elle pensa qu’il est trop tard pour rebrousser chemin. De toute manière, se rassura-t-elle, elle s’y rendait tous les jours; elle le déposerait demain .

*

Arrivée chez elle, à l’abri des regards, elle sortit l’objet qu’elle n’avait en fait pas bien regardé dans le musée. Elle le posa sur sa table de nuit. Elle s’affairait dans son appartement mais revenait inconsciemment vers l’appareil pour le manipuler, plus longuement à chaque fois. Elle se dit qu’ elle en aurait bien besoin ou qu’elle pourrait le vendre, il y a toujours quelqu’un de peu regardant pour payer pour ce genre de gadget. De tout façon, son propriétaire ne reviendrait peut-être jamais… Donc, elle avait bien fait, oui, elle avait bien fait… c’était cela, elle avait très bien fait.

Pendant la soirée, elle imaginait tous les clichés qu’elle pourrait faire. Comme elle serait contente d’en posséder un et de pouvoir enfin être un peu comme les autres, elle qui achetait encore des jetables pour photographier ses week-ends! Elle le regardait dans son lit et finit par deviner comment l’allumer et regarder les prises de vues. Ce qu’elle vit la surprit, les photos étaient étranges. Il manquait quelque chose. Aucune photo du musée – bon, ça ne voulait rien dire, elle-même ne prenait jamais de photos de tableaux. C’étaient surtout des portraits, des portraits de gens, toujours les-mêmes, disposés un peu différemment à chaque prise.

Les premières photos ressemblaient à des photos de « famille » : un jeune enfant aux yeux en amande posait bien droit, en compagnie de ses parents certainement et de deux femmes plutôt âgées, les grands-mères ?… Et, à ses pieds, un chien, un collet, reconnut-elle. Tous souriaient à l’objectif et semblaient heureux; on entendait même le chien dire « cheese » au photographe. Les suivantes représentaient aussi la même famille mais la femme âgée aux cheveux roses avait disparu et le petit garçon tenant fièrement dans ses bras un nourrisson. Les clichés d’après montraient qu’ à son tour, la deuxième femme âgée au visage en forme de lune n’était plus là. Sur les dernières photos, Miete trouva cette « famille » changée : certes plus nombreuse car un autre très jeune enfant était présent ainsi qu’un petit chat tigré , mais elle la sentit un peu triste et mélancolique.

*

Elle dormit mal cette nuit. Dans ses rêves, elle se voyait parler au petit garçon de la photo et tenir un chaton à poils très longs dans ses bras. Puis, elle se faisait disputer par une vieille femme qui l’accusait d’avoir volé son carnet de croquis. Un gardien de musée aux cheveux roses lui demanda où il pouvait acheter des porte-monnaie pas trop chers. Puis, elle se vit sortir du cinéma accrochée au cou d’une femme en costume et qui lui parlait très doucement. Elles se dirigèrent toutes deux dans un commisariat petit comme un cagibi. Et… elle se réveilla en sueur. Il était 6 heures du matin.

Miete estima qu’il n’était plus la peine de se recoucher puisqu’elle se levait d’habitude à 7 heures. Elle sortit de son lit très mal à l’aise, ce cauchemar l’avait perturbée. Mécaniquement, elle prépara son sac pour sa future visite au Louvre et vit l’appareil photo. Quand l’avait-elle mis là? Elle était pourtant persuadée l’avoir posé sur sa table de chevet avant de s’endormir. Elle repensa aux photos et aux visages plutôt affables et gais. Elle se dit que des photos pouvaient en apprendre beaucoup sur des inconnus mais aussi pouvaient être un leurre pour le spectateur. Elle, elle y avait vu une famille unie, frappée par les injustices du temps, qu’elle avait elle-même connues. Pourquoi n’étions-nous pas éternels?, s’interrogeait-elle encore en fermant la porte d’entrée de son appartement.

Dans le métro, elle se dit qu’elle aurait aimé ne pas avoir perdu son porte-feuille, pouvoir le voir et se rappeler, même si c’était douloureux. Comme on pouvait s’attacher à des riens…
Elle se mit à espérer sincèrement que le propriétaire de l’appareil photo n’était pas un touriste japonais, que comme elle, il venait souvent visiter le musée et qu’il viendrait très confiant récupérer son appareil au guichet. Avant de s’engager sur l’escalator de la galerie Richelieu, elle déposa simplement l’objet et sourit.

*

Allo? Miete Dufoy? Oui, qui est à l’appareil? C’est le commisariat de… Quelqu’un est venu rapporter un porte-monnaie rouge avec votre carte d’identité à l’intérieur. Pourriez-vous passer dans …. ?


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Cette angoisse qui lui étreint les reins

Lundi 24 juillet 2006

Elle a les mains moites. Elle les essuie toutes les trente secondes. Elle les met dans ses poches de pantalon. Elle croise les bras pour cacher le tremblement.

Le tremblement quasi imperceptible pour les autres, insupportable et franchement visible pour elle. Ca doit se voir qu’elle ne se sent pas bien, qu’elle transpire sous son pull. Ellle se sent rougir et ça chauffe dans sa tête.

Dans sa tête, il y a comme un bourdonnement, des flashs, des images curieuses… elle se surprend à regarder à l’intérieur de sa tête, comme si elle pouvait rentrer tout le corps dedans pour voir ce qui s’y passe : c’est le bordel là-dedans! Les émotions se mêlent aux peurs et discutent activement avec les fantasmes et les idées.

Les idées, mais quelles idées? Elle n’en a pondu aucune depuis plusieurs mois! Elle est à la traîne, à la ramasse… elle est in-ca-pa-ble de se re-nou-ve-ler! Pourtant tant de gens ont mis d’espoir en elle. Ils se sont trompés voilà tout, pas besoin d’en faire un fromage, des tas de gens déçoivent et on finit par les oublier!

Oublier, non, elle n’a rien oublié… Elle a tout vérifié, tout est impeccable, clean, net. Elle a tout prévu, elle s’est faite les questions et les réponses… Elle a préparé ses affaires hier, fait trois checks ce matin… Le ménage est fait aussi, tout est à sa place. Il faut que les choses soient à leur place, sinon ça ne marche pas… Non rien ne marchera comme elle l’a décidé, ça ne marche jamais comme on l’a décidé. C’est fou

Fou de croire qu’on change comme on veut, rien ne change vraiment, on garde ses atavismes malgré tous nos efforts, on reproduit sans cesse les schémas qu’on a vécus même si on s’en rend compte… Analyser, comprendre, réfléchir, penser, se questionner , autant de verbes dont elle connait les accords sur le bout de son coeur.

Son coeur s’emballe, elle étouffe, elle sent des regards inquiets autour d’elle, des regards compatissants ou désolés, le sol se dérobe sous ses pas, son ventre lui fait mal, elle sent une veine gonfler sur son front, ses oreilles bourdonnent, elle sent sa gorge sèche et cherche de l’air, elle fouille dans ses affaires, elle cherche quelque chose, non elle donne simplement le change, elle ne dérapera pas, c’est ce qu’ils attendent tous, que le taureau s’écroule sous les coups du matador, que la fragile silhouette tombe de son fil, ILS ATTENDENT QU’ELLE S’ECROULE, OUI, C’EST CA, ILS VEULENT QU’ELLE S’ECROULE, LA

, c’est là qu’elle a mal, ses doigts se pressent sur son ventre, ses cheveux sont défaits, sa veste pend de manière indigne… Elle a envie de vomir, d’expulser la boule qui a fait son nid dans son estomac, de s’éventrer pour se saisir du corps étranger, pour extirper le parasite qui la vide de toute volonté depuis des années

Des années, à la supporter comme sa meilleure ennemie et à se soumettre à ses propres lois. S’éventrer pour s’en saisir et la regarder bien en face, cette angoisse qui lui étreint les reins dans une embrassade forcée, cette angoisse qui tient en joug sa spontanéité, qui triomphe dans touts les combats.

Les combats sont définitvement inutiles.

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